La pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve et du Groenland.

La pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve et du Groënland.
Guy Prigent

La morue est un poisson saisonnier qui vit dans les profondeurs de 100 à 500 m avec une prédilection pour les eaux froides (-2° à + 6°), où elle recherche sa nourriture. Elle s’attarde sur les hauts fonds ou bancs durant tout le printemps et le début de l’été après avoir pondu dans les eaux peu profondes et chaudes, que recouvrent les atterrages de certains plateaux marins, en particulier dans les îles Lofoten, où elle vient frayer au mois d’avril, avant de remonter vers le Nord. On l’appelle alors "skrei". La mer d’Islande est la limite sud de l’extension de la morue.
En 1925, les chalutiers se sont rendus dans les eaux du Groënland, déjà fréquentés par les équipages anglais et norvégiens. En 1926, le navire "Bar Avel" de Paimpol pêche dans ses eaux 2800 morues et 6000 flétans.

Le French Shore représente le droit exclusif de pêche sur la côte de Terre-Neuve depuis le Traité d’Utrecht en 1713 et le nouveau traité de 1815qui permet aux Français de conserver les sècheries et les établissements nécessaires de conservation sur la côte septentrionale de l’île, du Cap Saint-Jean au Cap Raye. Ce droit d’usage accordé à plus de 100 navires provenant des ports s’étirant de Saint-Malo à Binic, au cours du 19ème siècle, leur donne le choix d’aborder différents havres propices à la pêche et à l’installation de sècheries. Ces havres, classées en 4 séries, suivant le nombre de bateaux qui peuvent opérer, sont divisés en places de pêche et tirés au sort par les armateurs tous les cinq ans – à l’exception des baies ouvertes sur le golfe du Saint-Laurent (1925-27). Cette mesure s’applique aussi aux sècheries des graves, où les pêcheurs peuvent désarmer pour la pêche dite sédentaire, une pêche en chaloupe devant le grave.
Les Saint-Pierrais se voient réserver trois points sur la côte ouest pour pêcher à la mi-juillet avec leur doris ou "waries".
Les voiliers commencent leur pêche sur le Bonnet Flamand où ils atterrissent. Dans ces parages, on peut pêcher plus tôt, mais les pertes d’ancres et de bouées sont nombreuses. Ils se dirigent ensuite vers l’ouest (Banquereau-Baie Saint-Pierre) ou vers le sud (Ouest du platier, Trou de la Baleine), à la recherche de la morue. Certains navires vont sur le platier pour toute la campagne, sur des fonds de 40 à 50 mètres, en espérant faire une pêche moyenne de poissons de belle taille. Ils y trouvent une abondance de bulots et d’encornets pour bouëter les lignes, et évite ainsi de paumeyer,.c’est à dire d’avoir trop à manœuvrer pour changer de place. En fin de saison, le platier est choisi par les chalutiers, l’Île de Sable en été, et au printemps les accores du Grand Banc pour les fonds de 100 mètres. Le Bonnet Flamand reste la prédilection des voiliers.

Les premiers marins Terre-neuvas

Selon la tradition mais aussi les archives écrites, les marins de l’Île de Bréhat fréquentaient les côtes de Terre-Neuve depuis au moins la fin du 15ème siècle, puisque la Charte de Beauport du 14 décembre 1514, leur accorde le droit de ne pas payer de dîme – comme suite à leurs réclamations – "tant en la coste de Bretagne, La Terre-Neuve, Islande qu’ailleurs". Ce fut aussi le début de la ruine des pêcheries de merlus et des sècheries de Cap Caval (région de Penmac’h-Audierne) – qui ne pouvaient en tant que poisson de carême, rivaliser avec le commerce de la morue salée entre 1542 et 154 – Les navires de grande pêche étaient armés comme corsaires pour contrecarrer les invasions anglaises (Duc d’Etampes, gouverneur de Bretagne).
Saint-Brieuc envoie dans le même temps des navires aux" Terres-Neufes" avant 1514 – Et Binic représente déjà un des sept ports autorisés à délivrer des passeports pour la grande pêche.
En 1536, le voilier "Catherine" armé au Havre rejoint Terre-Neuve. En l’an 1504, les Basques, les Normands et les Bretons fréquentent régulièrement la "coste des moles", dite du Grand Banc, vers le Cap Breton.
En l’an 1497, dans une lettre écrite à Henri VII, roi d’Angleterre, Sébastien Gavot cite les isles de Bacalaros, nom donné par les marins basques à la morue.

Une industrie des pêches très "politique"

C’est vers 1660 que les premiers colons français s’installent à Plaisance, sur la côte sud-est de Terre-Neuve, qu’ils perdent en 1713 par le Traité d’Utrecht. La perte de ces colonies amène le Royaume à exploiter l’Isle Royale et l’Isle Saint-Jean. Le traité accorde néanmoins un droit de pêche exclusif et de sècherie sur une partie des côtes est et ouest de l’île de Terre-Neuve, à condition que les pêcheurs français n’y aient pas d’établissements permanents et quittent ces rivages à la fin de la saison de pêche. Ces limites du "French Shore" furent modifiées par le traité de Versailles en 1783. En 1784, l’instauration des premières primes par homme d’équipage embarqué pour cette grande pêche bénéficie aux armateurs et ce jusqu’au 19ème siècle. Cette industrie est aussi pourvoyeuse de matelots pour la Royale. Ces expéditions de pêche lointaine continuent d’être encouragées par l’Etat en 1851 puis en 1911 et enfin en 1932, sous la pression des armateurs, pour la prime à l’exportation accordée aux produits de la grande pêche. Cependant, les ports de Paimpol à la baie de Saint-Brieuc ne surent pas profiter de cette industrie de la grande pêche pour moderniser suffisamment leurs équipements portuaires et créer une véritable filière locale de transformation du poisson, en laissant la place aux ports du sud de la Loire ou de Méditerranée (sècheries à morues de Bordeaux, Bègles et Marseille). En 1907, Bègles reçoit 70% de la production de pêche.

En 1790, Saint-Pol de Léon, Roscoff, Morlaix arment pour Terre-Neuve. En 1578, on compte à Terre-Neuve, 150 navires français, 100 navires espagnols, 50 navires portugais et 30 navires anglais ; ce qui témoigne d’une importance économique considérable. Dés le 17ème siècle, Saint-Malo a la suprématie sur les côte de Terre-Neuve : ce sont les Malouins qui règlementent l’occupation du Grand Banc et l’établissement des pêcheries, applicable à tous les pêcheurs de Bretagne par ordonnance du parlement de Rennes du 31 mars 1640, et de toute la France par arrêt du Conseil du 28 avril 1671, renouvelé en 1681. Brest et Quimper armeront sans succès pour Terre-Neuve au début du 18ème siècle. En 1719, 500 bâtiments français sont présents sur les côtes de Terre-Neuve, en provenance de Rouen, de Dieppe, de Fécamp, du Havre, de Honfleur, de Granville, de St-Malo, de Binic, de La Rochelle, de Bordeaux et de Bayonne pour citer les principaux ports d’armement. En 1740, Morlaix s’essaie à son tour, mais la Guerre de Sept-Ans interrompt l’armement. Les Anglais capturent 200 barques à Terre-Neuve. En 1772, les droits de pêche français sont enfin reconnus par les Anglais, mais les armateurs du Finistère se découragent pour choisir de s’aventurer vers le cabotage. La grande pêche est interrompue pendant les guerres de l’Empire et de la Révolution française pour ne reprendre qu’au 19ème siècle… En 1845, ; Binic est le premier port d’armement pour Terre-Neuve avec 37 voiliers, en 1850, il envoie 31 trois-mâts et bricks, en 1860, 36 navires, en 1865, 21 navires, en 1880, 15 navires, puis le déclin se poursuit de 1890 à 1914, pour passer de 15 à 10 navires, puis 8 navires, dont 5 sont coulés : "Le Minier", et le "Brocéliande", ex-haranguier, construit par l’Eta, en particulier.

L’époque moderne des Terres-Neuvas

En 1903, 288 navires arment à Terre-Neuve chaque année, en 1924, ils ne sont plus que 226 et en 1907, 215.
En 1904, les premiers chalutiers font leur apparition provenant des ports de Saint-Malo (7 navires en 1907) et de Fécamp (19 navires). En 1914 : Binic n’arme plus que 6 navires et Paimpol 10 navires, puis 4 navires en 1924.
Pendant ce temps, Saint-Malo développe sa flottille, passant de 93 unités en 1904 à 114 unités en 1908 et 240 en 1912. A la veille de la guerre 1914, 226 voiliers français fréquentent les bancs de Terre-Neuve, dont 131 armés par le quartier de Saint-Malo, Saint-Servan. Pendant la guerre, ces navires sont sous la surveillance de patrouilleurs. Cependant, les armements diminuent sensiblement dans les autres ports de la Manche ; les pertes de navires sont lourdes, en particulier les voiliers, qui ne représentent plus au total que 10 navires en 1914 et 3 en 1926 sur un total de 126 navires. La reprise se fait grâce exclusivement aux ports de Saint-Malo et de Granville

Saint-Malo : 1er port d’armement

Nombre de navires armés par le port de Saint-Malo dans le 1er quart du 20ème siècle :
1906 : 99 navires
1909 : 198 navires
1913 : 146 navires
1914 : 131 navires
1915 : 43 navires
1916 : 49 navires
1917 : 26 navires
1918 : 27 navires
1919 : 43 navires
1920 : 53 navires
1921 : 70 navires
1922 : 70 navires
1923 : 88 navires
1924 : 85 navires
1925 : 87 navires
1926 : 80 navires
En 1926, Granville, Cancale, Saint-Malo, Saint-Servan, Dahouët, Binic, Paimpol, Lorient, La Rochelle, et Bordeaux arment encore à Terre-Neuve.

Les goélettes Saint-Pierraises

L’armement des goélettes Saint-Pierraises est florissant à la fin du 19ème siècle : 208 unités en 1894, 219 unités en 1896, 208 unités en 1902, avant que ne s’amorce la décadence…
En 1903, 24 goélettes sont naufragées et 60 goélettes entre 1903 et 1904, pour ces deus seules années.
L’explication est donnée par la faiblesse des capitaux des armateurs, le mauvais rendement des navires, laissés pour compte des amateurs malouins et des autres ports métropolitains. Il faut préciser que les capitaines de ces navires arment directement du port de Saint-Malo en traversant avec leurs propres goélettes, pour trouver des équipages. Les goélettes sont de petit tonnage, vieilles et mal entretenues. Elles travaillent 3 semaines à un mois puis débarquent à Saint-Pierre pour déposer leur pêche et renouveler leurs approvisionnements. Souvent, elles manquent le passage des morues. Les Métropolitains viennent en juin à Saint-Pierre pour chercher du capelan et débarquer leur première pêche. Entre 1906 et 1912, la flottille coloniale diminue pour atteindre 40 goélettes, et en 1913, 29 goélettes puis 24 en 1914. En 1919, elles ne sont plus que 2 goélettes pour marquer la fin de l’armement Saint-Pierrais.
D’autres bateaux sont employés à la petite pêche à Saint-Pierre et Miquelon : les "warys", qui sont des canots creux de 2 à 3 tonneaux, aux formes très évasées, construits à clins comme les doris des bancs. Ils témoignent d’une autre pratique de pêche à Saint-Pierre. Ils sont 520 de ce type de bateau en 1893 et 288 en 1921 à cause de l’émigration des marins-pêcheurs Saint-Pierrais au Canada et aux Etats-Unis. Ces forts canots manœuvrés aux avirons puis motorisés par la suite (282 sont motorisés), pêchent morues, harengs, capelans et encornets.

Les navires Terre-Neuviers et l’équipage

Sur les bancs, d’avril à octobre, on peut voir et différencier, la goélette latine (voiles auriques), le trois-mâts goélette, gréé avec hunier à l’avant et voiles auriques sur les deux autres mâts (gréement le plus courant), le trois-mâts-barque, avec une brigantine sur le mât arrière (fardage très important au mouillage !), la goélette franche gréée sans hunier (70 tonneaux), la goélette à hunier malouine (180 tonneaux) et le brick-goélette avec huniers sur le mât de misaine et voiles auriques pour la grand voile (120 tonneaux), et plus rarement le quatre-mâts goélette (400 à 500 tonneaux).Les trois-mâts jaugent entre 300 et 400 tonneaux.
Le premier armateur malouin Revert est aussi le premier armateur des sècheries sur le French-Shore au début du 20ème siècle.
Le navire d’Islande ou de Terre-Neuve est commandé par un capitaine au cabotage (loi du 15 janvier 1936) et par exception pour les voiliers par des "capitaines porteurs", officiers de la marine marchande ou capitaines au long cours ; cependant, sur les bancs, la conduite du navire est confiée au patron de pêche ou "subrécargue".
L’équipage est composé de 3 trancheurs et de 2 saleurs, sans compter les dorissiers et les bulotiers en nombre variable. L’engagement ou "charte-partie" se pratique au 1/50ème à Saint-Malo et au 1/3 net à Saint-Brieuc, au quintal ou au mille de morues, au 1/3 net pour les Islandais. Pour les dorissiers, 25% de la valeur nette est partagée entre l’équipage entre l’avant pour 4/9ème et 5/9éme pour le patron. L’engagement au quart net est le plus fréquent en Bretagne. Le "don à dieu", somme d’argent remis au marin avant le départ et non déductible, reste un usage marginal pour l’engagement à Terre-Neuve. Il permet au patron de s’assurer les meilleurs pêcheurs.

Les techniques de pêche

La pêche sédentaire : les graviers de Binic à l’Île de Terre-Neuve

Les Binicais sont les spécialistes avec les Malouins et les Basques du traitement de la morue sèche à terre sur des galets puis sur des échafauds en bois (établis) placés dans des chauffauds (hangars en bois sur pilotis) . Cette pêche dite "sédentaire" occupe un groupe d’hommes en mer sur des chaloupes (souvent de jeunes enfants) et d’autres plus nombreux à terre, entre mai et la fin de l’été. L’ordonnance de la Marine du mois d’août 1681 règlemente la prise des havres à Terre-Neuve jusqu’à la Révolution : "Article premier : Quand nos sujets iront faire la pêche des morues aux côtes de l’Isle de Terre-Neuve, le premier qui arrivera ou envoyer sa chaloupe au Havre appelé du "Petit-Maître" aura le choix et prendra l’étendue du galet qui lui sera nécessaire, et mettra au lieu dit l’Echafaut du croc, une affiche signée de lui, contenant le jour de son arrivée, et le nom du Havre qu’il aura choisi, à proportion de la grandeur de leur vaisseau et de leur équipage".

Les Binicais fournissent de nombreux "peltas" et "graviers" pour faire sécher les morues sur les graves depuis le 17ème siècle jusqu’en 1930 à Terre-Neuve puis à Saint-Pierre et Miquelon, dans des conditions extrêmement rudes. On appelle cette expédition en breton "Kampagn al loua " soit "la campagne des poux", selon l’expression collectée par l’abbé Jean Kerlévéo. Cette industrie de la morue sèche déclina à partir de 1830 à cause es conflits avec les autres nationalités présentes sur ce territoire et de l’installation des sècheries dans les ports français de La Rochelle à Bordeaux, pour s’éteindre vers le 2ème quart du 20ème siècle. En 1904, la France abandonne ses droits séculaires sur le "French Shore" et désormais seules les graves de Saint-Pierre et Miquelon sont utilisées par les graviers binicais. Les Binicais disposaient de 27 concessions de graves sur l’île Saint-Pierre et de 19 graves sur l’Île aux Chiens.

La pêche errante

La pêche errante sur le Grand Banc est pratiquée depuis le 16ème siècle par les équipages, au large de Terre-neuve, avec un équipage de marins expérimentés, aptes à traiter la morue verte à bord pour le salage et la conservation. Cette pêche s’effectue du bord à la ligne à main depuis un ½ tonneau placé derrière le bastingage, puis à bord de chaloupes dés 1780, avec une nouvelle méthode de pêche plus productive, à l’aide des harouelles
Les lignes à mains sont utilisées sur le French Shore par les warys", du bord.
Les lignes de fond ou harourelles sont des lignes flottantes, mouillées sur ancres, de 130 mètres de long, avec du fil de 4 mm, gréées avec 70 avançons ou empis par pièce de ligne, prolongés par des hameçons boëttés ou haims, formant un tentis ou tessure. Un doris reçoit 24 pièces réparties dans des mannes de 12 pièces ajustées bout à bout. Ces lignes sont utilisées pendant la saison du capelan entre deux eaux. Pour la 1ère pêche, les lignes sont boëttées avec du hareng frais, salé, des "breuilles", du capelan, de l’encornet ou des bulots, appelés "coucou".

Les doris

Les doris, embarcation d’origine américaine (les "warys")ou basque (les chaloupes pointues) vont progressivement remplacer les fortes chaloupes sur les bancs à partir des années 1880-1885, embarqués sur les trois-mâts goélettes, empilés entre le pont et le mât d’artimon.
Chaque doris est armé avec deux ancres, 2 orins, 2 bouées pour tendre les tentis, 2 escouffes et 5 avirons. La loi du 21 septembre 1908 a contraint les armateurs et les capitaines des navires à faire embarquer 1 compas, 2 gaffes, 2 écopes, une torche- fusée ou une corne de brume et 6 litres d’eau plus quelques biscuits à bord des doris, souvent mal équipés. Le doris peut recevoir un gréement très léger : voile à livarde avec ou sans foc. Les doris ont remplacé les anciennes chaloupes des bancs à bord des goélettes de Saint-Pierre depuis 1865.
Les tentis sont mouillés par 100 m de fond en fin d’après-midi vers 17 h, jamais courant de bout, sans s’écarter de l’erre du vent ; la première bouée est mouillée au vent à 100 brasses du navire et de plus en plus loin, pour être relevée vers 4 h du matin. Les lignes travaillent 12 heures. Les doris s’arrangent pour regagner leur bord aux allures portantes à la voile ou aux avirons. Ils relèvent en retour la 1ère bouée au vent et halent les suivantes en se rapprochant du bord. Le relevage des lignes dure 4 à 5 heures et nécessite parfois deux voyages.
Les doris peuvent restés à la mer par mauvais temps, filés par l’arrière, sur une longue aussière en chanvre, la sabaille, frappée sur leurs bosse toutes les cinq brasses.
La pêche à la faux avec un ou deux hameçons ornés d’un poisson artificiel brillant, en forme de plomb, se révèle fructueuse lorsque la morue est en bacs serrés (piaules).
On utilise aussi à partir de 1890 des bulots écrasés (appelés "coucou"), recueillies dans des caudrettes (nasses en filets), ou de la viande de cheval d’équarrissage. Trois bulots écrasés étaient gréés par hameçon. Pour amorcer les km de lignes élongées en doris, pas moins de 75000 bulots étaient nécessaires pour une seule marée.
A partir de la mi-juillet, un autre appât était utilisé pour la 2ème pêche à la morue : l’encornet, pêché dans la rade de Saint-Pierre à l’aide d’une turlutte, petit plomb allongé garni d’une couronne de petites pointes, que le pêcheur agite continuellement à quelques mètres de la surface au bout d’une ligne à main. Quand une piaule (un banc) d’encornets passe sous le bateau, tous les matelots sont mobilisés : "appelés sur le pont au cri de "pique", 3, 4 fois par nuit pour pêcher la boëtte, selon le RP Yvon.

Le traitement du poisson à bord

L’habillage de la morue et l’aménagement du pont de travail

La technique d’habillage de la morue représente un processus très organisé et rationalisé à bord de navires Terre-neuviers ou islandais, qui n’a pas été modifié depuis des centaines d’années :

Le poisson saisi à l’aide d’un piquois ou digon, est d’abord éventré et sa langue retirée et conservée dans un baril de sel. Un mousse la place dans une gouttière en bois, conduisant à un parc de travail, avec un étal en bois. Le parc ou grand parc est une construction mobile située derrière la cuisine. Il comporte un compartiment et un caillebotis pour écouler l’eau de mer. Le parc arrière ou petit parc est situé en avant du mât d’artimon, pour ramasser et entreposer la boëtte. A tribord et à babord, les chantiers ou bers reçoivent les doris maintenus amarrés ensemble par 3 ou 4 unités.
La morue est étêtée à l’aide d’un couteau décolleur sur cette table par le décolleur (ou étêteur), pour retirer le cœur et la rate (et les œufs qui vont servir de rogue pour la pêche à la sardine sur les côtes bretonnes). Puis c’est dans l’ordre le travail de l’habilleur, qui ouvre la morue pour lui retirer la grosse arête centrale. Un mousse appelé "nautier" détache les "noues" (vessies natatoires), qui avec les langues sont réservées à l’équipage. C’est enfin le rôle du saleur, qui égoutte, sale les morues vertes à la pelle et les arrime, les range en piles dans la cale entre plusieurs couches de sel. Au 19ème et au 20ème siècle, les méthodes de travail ont peu évolué : la morue est ébreuillée sur un pique effilé, fiché dans la lisse pour être ébroyée (éventrée, vidée), décollée par des novices ou matelots légers et livrée au trancheur. Puis le poisson est énocté (avec la cuillère à énocter) par d’autres mousses : le sang restant est enlevé avec cette sorte de cuillère. Enfin, la morue est grattée (avec une brosse à chiendent), lavée et envoyée dans la cale, à commencer par l’arrière du navire, pour être salée.
Toutes ces opérations ont lieu quelque soit les conditions de temps, lorsque le poisson donne, il faut le travailler aussitôt que ce soit à bord des voiliers ou des chalutiers.

Première femme océanographe, Anita Conti (1899-1997) parcourt les océans dès 1935 pour l’Office scientifique et technique des pêches maritimes. Elle est tour à tour « chargée de propagande », puis détachée pour des missions en mer à bord du Président Théodore Tissier. Elle étudie alors les techniques de pêche, la température des eaux, la salinité, etc. et réalise de nombreux clichés de toutes ses expéditions. La Grande pêche a encore besoin aujourd’hui d’être racontée afin de mettre en perspective le "grand métier" et ses hommes, au moment où le "surimi" remplace la morue et cette millénaire pratique de pêche.